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Le postmodernisme et la science : notes de lecture

Ce texte a été élaboré par Cécile Gaudreault à partir de lectures, d'entrevues radio et de vidéos sur le postmodernisme et ses effets sur les sciences pour une discussion du Groupe sciences en février 2021. Ce texte n'a aucune prétention scientifique ni ne se veut exhaustif quant à la couverture de ce vaste sujet aux nombreuses ramifications dans la littérature des sciences sociales et dans les contenus médiatiques. 

Questions souvent posées et qui demeurent ouvertes :

  • L’être humain est-il en danger de science?
  • Quelle est la valeur de la connaissance et comment cette dernière est-elle définie?
  • Y a t-il une perversion de l’idéal de recherche? Développer quoi et pour qui (contrôle de plus en plus dans les mains de sociétés privées, dans une logique marchande)?
  • Les scientifiques jouent-ils aux dés? Y a t-il un équilibre entre liberté et responsabilité scientifiques?
  • Les menaces de la science envers l’humanité et la vie sont-elles plus réelles que les menaces du comportement humain et des pseudo-sciences envers la science?
  • Comment répondre à la résistance de plus en plus grande envers la théorie de l’évolution?
  • Comment lutter contre la désinformation et les théories du complot?
  • Comment enseigner le doute et l'incertitude sans tomber dans le relativisme ou le dogmatisme? 
  • Comment faire pour que cette incitation à la remise en question ne se retourne pas contre ceux qui enseignent les savoirs, et contre les savoirs eux-mêmes?

Le physicien Stephen Hawking a lui-même servi de source d'inspiration aux postmodernes vers la fin de sa vie en raison de certains de ses écrits non scientifiques. À titre d'exemple, il a notamment cité, parmi les éléments à risque pour l'humanité, la possibilité d'une guerre nucléaire, les virus génétiquement modifiés et le réchauffement climatique. « Bien que la probabilité qu'une catastrophe survienne sur la planète Terre durant une année donnée soit très faible, le risque évolue au fil du temps, et cela devient une quasi-certitude pour les 1 000 ou 10 000 prochaines années », estimait-il. La fin de la Terre (mais pas des humains) est donc inéluctable dans un laps de temps résolument court dans l'existence d'une planète. D’autres scientifiques croient plutôt que la vie humaine est grandement menacée alors que la Terre pourrait se regénérer sans les humains.

Pendant des siècles, l'homme a affirmé que la Terre était plate et que le soleil tournait autour de la Terre. Autant de vérités considérées comme absolues qui ont volé en éclats au 16e siècle. Et si nous commettions à nouveau de telles erreurs d'appréciation? L'humanité aurait-elle en ce début de 21e siècle un nouveau rendez-vous historique avec ses certitudes?

Le paradoxe de la science est qu’il n’y a qu’une réponse à ses doutes, contradictions, bienfaits et méfaits : encore plus de science.

Qu'est-ce que le postmodernisme?

Le postmodernisme est un courant d’idées propre à la culture occidentale et à ses institutions et résultant d’un changement profond dans la conception du monde après les désillusions et le désenchantement de la Deuxième Guerre mondiale. Dès les années 1960, il remet en question les valeurs traditionnelles du modernisme, p. ex. la progression strictement linéaire de l’histoire, l’hégémonie de la culture occidentale, la séparation entre culture d’élite et culture populaire. 

Les postmodernes cherchent à surmonter le désenchantement du monde découlant de la désagrégation des repères culturels et religieux, d'un doute quant à l'idée même du progrès et des faillites écologiques, économiques et sociales. Bien que les postmodernes se considèrent comme les nouveaux progressistes, ses critiques parlent plutôt d'un nouveau conservatisme et d'un retour du pessimisme envers la raison et la science. Le postmodernisme met aussi l’accent sur une culture globale conditionnée par des éléments tels que race, classe sociale et identité sexuelle.

En architecture, le postmodernisme est une nouvelle esthétique qui rejette les gratte-ciel d’acier et de verre, les lignes droites pour un retour à des styles du passé (dômes, arches, voûtes). On glorifie les différences, la juxtaposition des styles et l'intégration d’une architecture moderne à un environnement ancien. Postmodernisme 500

Les modernistes français des années 1960, à l'origine du postmodernisme comme Lyotard, Foucault, Derrida et Deleuze ont trouvé une oreille attentive chez les universitaires américains qui eux, ont fait connaître ces théories, parfois décrites comme une utopie du temps présent parce qu’il s’agit de relire et de réécrire toutes les avant-gardes de la modernité en visant le changement social, une sorte d’audit de la modernité, une volonté de réimpulser une dynamique à la modernité.

Selon certains auteurs, le postmodernisme a créé un nouveau rapport au temps en accordant une place centrale à l'imaginaire. Le culte du présent et de la subjectivité, le rapport à soi et la recherche du bien-être remplacent la volonté de transmission des connaissances. Pour d'autres, l'ère postmoderne contribue à la fragmentation de l'individu dont l'identitié se fragilise.  Le postmodernisme serait un puissant vecteur du néolibéralisme puisqu'il détruit la lutte des classes pour la transformer en lutte des races (sabotage social, approches dignes du « diviser pour régner »). On s'oppose à une approche binaire de la science en recréant une nouvelle binarité sociale, p. ex. racisme par opposition à anti-racisme. On passe de l'épanouissement de soi à l'obsession de soi (crainte de la maladie, de l'âge, etc.). 

On parle aussi de la défaite de la pensée. Ainsi, « à chacun sa vérité ». Comme la connaissance n'est pas certaine, objective et bonne, chacun est renvoyé à sa propre personne pour déterminer ce qui est vrai. Ce qui fait la spécificité du postmodernisme est son caractère fragmentaire qui le pose en antithèse de la modernité et de ses valeurs universelles.

Quelques définitions

La science

L'ensemble des connaissances et des travaux au caractère universel ayant pour objet l'étude de faits et de relations vérifiables, selon une méthode caractérisée par l'observation, l'expérience, les hypothèses et la déduction. On la divise communément en différents domaines (ou disciplines). Non dogmatique, la science est ouverte à la critique et les connaissances scientifiques, ainsi que les méthodes, sont toujours ouvertes à la révision. De plus, les sciences ont pour but de comprendre les phénomènes et d'en tirer des prévisions justes et des applications fonctionnelles ; leurs résultats sont sans cesse confrontés à la réalité. Ces connaissances sont à la base de nombreux développements techniques ayant de forts impacts sur la société.

La communauté scientifique, garante de la mise à jour du contenu des sciences, veut produire des « connaissances scientifiques » à partir de méthodes d'investigation rigoureuses, vérifiables et reproductibles. Quant aux « méthodes scientifiques » et aux « valeurs scientifiques », elles sont à la fois la conséquence et l'outil à l'origine de ces connaissances et ont pour but de comprendre et d'expliquer le monde et ses phénomènes de la manière la plus élémentaire possible — c'est-à-dire de produire des connaissances se rapprochant le plus possible des faits observables. Wikipedia.

Le biais de confirmation

C’est d’éviter ce qui défie nos croyances, accepter les informations en accord avec nos opinions et rejeter celles que nous ne voulons pas croire. L’information devient une conviction, elle fait partie de notre identité. Une dose de dopamine est alors générée, ce qui est une récompense pour le cerveau. La science sert à défaire nos biais. Il faut une capacité à prendre du recul, nous n’y arrivons pas tous.

Le relativisme

Le relativisme est un « mouvement de pensée qui traverse les siècles depuis l'Antiquité gréco-romaine », pour désigner un ensemble de doctrines variées qui ont pour point commun de défendre la thèse selon laquelle le sens et la valeur des croyances et des comportements humains n’ont pas de références absolues qui seraient transcendantes. Le succès du relativisme culturel à partir de la seconde moitié du 20e siècle, et à visée politique dans les années 1980, en Occident, a assuré la primauté et même l’exclusivité à ce sens du mot. 

Représentant depuis l'Antiquité une philosophie parmi d'autres, il existe différentes variantes du relativisme, notamment un relativisme cognitif épousant un point de vue selon lequel « la connaissance est le produit d'une construction qu'elle ne saurait pour cette raison être tenue pour objective, et un relativisme culturel affirmant que les normes et les valeurs sont propres à chaque « culture » ou « sous-culture » et qu'elles ne peuvent par suite être considérées comme fondées objectivement ». Wikipedia.

Menaces envers les sciences

La méthode scientifique guide depuis des siècles l’étude des phénomènes naturels, mais cette méthode serait progressivement sapée par la pensée dite « postmoderne ». 

Dans The Parasitic Mind: How Infectious Ideas Are Killing Common Sense, octobre 2020,Gad Saad, professeur à l'Université Concordia, se demande si nos sociétés souffrent d’une pathologie collective qu'il décrit comme des lunettes de l’oppression, une attaque contre la raison et un meurtre de la vérité. 

Dans une entrevue radio du 29 décembre 2020, il disait notamment que le postmodernisme nie l’universalité. Il s'agit d'un grand pathogène parce qu'il postule l'absence de vérités objectives. On est complètement contraint par notre subjectivité. Tout est relatif. Donc, vous pouvez comprendre que ça, c’est vraiment une position antiscientifique parce qu’à tous les jours, il y a une vérité à découvrir. Certaines disciplines sont bien ancrées dans la raison et la science : les modèles mathématiques nécessaires pour faire évoluer la connaissance protègent jusqu’à un certain point certaines facultés universitaires. D’autres évoluent dans des domaines sociaux et humains. Le mouvement de la justice sociale vise-t-il en partie à remplacer les pouvoirs traditionnels? La justice sociale est une nouvelle religion séculaire. Guerre de pouvoirs? Tentative de contrôle? Pour causer la terreur, ça prend juste plusieurs personnes qui sont très commises à leur justice sociale, et ça crée la peur pour le reste des gens qui demeurent silencieux. Ces parasites idéologiques se répandent en dehors du monde académique, dit Gad Saad à propos du postmodernisme, du relativisme culturel, de la politique identitaire et du féminisme militant. Il ajoute aussi que les safe spaces sont créés pour éviter d’être exposé à des idées contraires aux siennes, ces dernières étant perçues comme une forme de violence. Selon ce titulaire de la Chaire de recherche sur les sciences du comportement évolutionniste et la consommation darwinienne, ces idées, tel un virus, contaminent l'esprit humain. Il n'est pas tendre à l'endroit du monde universitaire et des tenants de la justice sociale. « Ça prend des intellectuels pour créer des idées vraiment bêtes et stupides », dit-il.

Je me demande si nous choisissons de façon inconsciente d'utiliser notre cerveau comme un algorithme de Facebook, de sorte que l’on reçoit principalement, voire uniquement, des informations conformes à notre schème de pensée? Voici une courte vidéo de l'émission Découverte de Radio-Canada du 10 janvier 2021, intitulée Notre cerveau conspirationniste, sur ce sujet.  De plus, certains étudiants cherchent-ils à recréer un « Index »? On semble maintenant réclamer au nom de la liberté de se priver de certains savoirs, tout le contraire des générations précédentes. Ces personnes sont-elles victimes ou manipulatrices? 

D'une part, il y a politisation de la science. La rectitude politique prend le dessus sur la science. D’autre part, le droit et la science doivent de plus en plus délimiter leurs sphères respectives d'expertise. 

Exemples de menaces envers les sciences et la recherche universitaire au sens large 

  • Clientélisme universitaire (le client a raison d’avoir tort).
  • Rrevues ou maisons d’éditions prédatrices qui publient n’importe quoi contre rémunération.
  • Militantisme qui se substitue à la recherche et met de l'avant des conclusions atteintes avant de commencer le travail.
  • Financement de la recherche  et conséquences sur le choix des objets de recherche, la propriété des résultats et leur diffusion, les éventuels brevets ou autres droits de propriété (Normand Baillargeon, Le Devoir, 13 février 2021).
  • Manque de culture scientifique dans la population en général.
  • Recherche presqu’obligatoirement subventionnée, ce qui peut nuire à la poursuite de travaux légitimes et fondamentaux mais qui ne demanderaient pas de financement.
  • Autocensure et non-dénonciation qui alimentent une ambiance peu propice à la libre discussion de toutes les idées, même celles qui dérangent ou contredisent des idéologies dominantes.
  • Crainte de l’appropriation culturelle pouvant conduire à un cloisonnement appauvrissant.
  • Radicalisation progressive de l’espace universitaire (Christian Rioux, Le Devoir, 12 février 2021).
  • Effets sur la liberté universitaire et sur la vie de l’esprit.

Extraits de textes

Alan Sokal

Certains sociologues des sciences, notamment ceux de la communauté des « science studies », ont identifié l’opposition à l’innovation comme une opportunité d’accroître leur influence en exploitant le thème des « mobilisations citoyennes », « controverses » et autres « conflits » : « Il ne faut pas se contenter d’attendre que les controverses se déclarent. Il faut les aider à émerger, à se structurer, à s’organiser ». On voit ainsi poindre de nombreux thèmes chers au postmodernisme dans les sciences : « participation » des « parties prenantes », « coproduction des savoirs » et « mise en controverse » de questions qui relèvent de la méthode scientifique, le tout accompagné d’une bonne dose de relativisme.

En effet, bien qu’elle s’en défende, la vision postmoderne de la science est fondamentalement relativiste (« toutes les opinions se valent » et la démarche scientifique est une opinion comme les autres). S’il n’y a pas de vérité objective et universelle, alors chaque groupe social ou politique est en droit d’exprimer la vérité qui lui convient le mieux. Dans un tel cadre, les allégations idéologiquement construites sur les dangers de telle ou telle technologie sont porteuses d’autant de « vérités » que l’évaluation scientifique des risques. Et finalement, si toutes les opinions se valent, quel intérêt y a-t-il à écouter les scientifiques? ... Bien sûr, les scientifiques peuvent se tromper (et même être malhonnêtes), ce que les postmodernistes (et les écologistes politiques) mettent en avant, en s’appuyant sur des exemples interchangeables de « scandales » réels ou supposés, qu’il est inutile de citer ici tant ils sont rabâchés, et qui, souvent d’ailleurs, n’ont aucun lien avec la méthode scientifique. Car c’est bien de la méthode scientifique qu’il s’agit, et c’est elle qu’il convient de défendre face au postmodernisme, et non le comportement individuel de scientifiques. Menaces « postmodernes » sur la science, Alan Sokal, 8 octobre 2013.

Helen Pluckrose and James A. Lindsay

Have you heard that language is violence and that science is sexist? Have you read that certain people shouldn’t practice yoga or cook Chinese food? Or been told that being obese is healthy, that there is no such thing as biological sex, or that only white people can be racist? Are you confused by these ideas, and do you wonder how they have managed so quickly to challenge the very logic of Western society? In this probing and intrepid volume, Helen Pluckrose and James Lindsay document the evolution of the dogma that informs these ideas, from its coarse origins in French postmodernism to its refinement within activist academic fields. Today this dogma is recognizable as much by its effects, such as cancel culture and social media dogpiles [A disorderly pile of people formed by jumping upon a victim], as by its tenets, which are all too often embraced as axiomatic in mainstream media: knowledge is a social construct; science and reason are tools of oppression; all human interactions are sites of oppressive power play; and language is dangerous. As Pluckrose and Lindsay warn, the unchecked proliferation of these anti-Enlightenment beliefs present a threat not only to liberal democracy but also to modernity itself. While acknowledging the need to challenge the complacency of those who think a just society has been fully achieved, Pluckrose and Lindsay break down how this often-radical activist scholarship does far more harm than good, not least to those marginalized communities it claims to champion. They also detail its alarmingly inconsistent and illiberal ethics. Only through a proper understanding of the evolution of these ideas, they conclude, can those who value science, reason, and consistently liberal ethics successfully challenge this harmful and authoritarian orthodoxy—in the academy, in culture, and beyond. Helen Pluckrose and James A. Lindsay, Cynical [critical] theories : how Activist Scholarship Made Everything about Race, Gender and Identity – and Why this Harms Everybody, août 2020.

Cynical Theories contrasts the academic approaches of liberalism and postmodernism, then explains how applied postmodernism (which focuses on ought rather than is) has displaced other approaches to activism and scholarship. The authors present several academic fields—postcolonial theory, queer theory, critical race theory, intersectionality, fourth-wave feminism, gender studies, fat studies, and ableism [capacitisme ou validisme est une forme de discrimination, de préjugé ou de traitement défavorable contre les personnes vivant un handicap]—and describe how the 'applied postmodernism' approach has developed in each field. The authors use capitalization to distinguish between the liberal concept of social justice and the ideological movement of Social Justice that they state has reified [Treating an abstract concept as if it were real, confusing ideas and things].postmodernism. Wikipedia.

Christian Rioux

Ces auteurs (Helen Pluckrose and James A. Lindsay, Cynical [critical] theories : how Activist Scholarship Made Everything about Race, Gender and Identity – and Why this Harms Everybody, août 2020) ont rédigé une vingtaine d’articles truffés d’enquêtes bidon et de statistiques bidouillées flattant tous dans le sens du poil les nouvelles idéologies radicales à la mode. L’un d’eux affirmait démontrer qu’une « rampante culture du viol » sévissait chez les chiens, dont certaines races souffraient d’une « oppression systémique ». Un autre dénonçait l’astrologie comme une pratique masculiniste et sexiste afin de lui opposer « une astrologie féministe, queer et indigéniste ». Au moment où le canular fut révélé, sept de ces articles avaient été acceptés, sept autres étaient à l’étape du comité de lecture et six seulement avaient été refusés. 

Un dernier, mais non le moindre, reproduisait un extrait de Mein Kampf où l’on avait simplement remplacé les Juifs par les Blancs. Il fut refusé, mais reçut les éloges de plusieurs universitaires chevronnés. Les auteurs de ce coup fumant entendaient ainsi démontrer à quel point ce qu’ils nomment les « grievance studies » — que l’on pourrait traduire par « facultés de la récrimination » ou des « doléances » — a substitué l’idéologie à l’étude des faits.

Pluckrose et Lindsay viennent de publier le best-seller Cynical Theories qui s’est vu décerner le titre de « Meilleur livre politique de l’année » par le Times. Son sous-titre est déjà tout un programme : « Comment les militants universitaires ont fait n’importe quoi sur la race, le sexe et l’identité — et pourquoi cela nuit à tout le monde ».

Les « gender », « ethnic » ou « post-colonial studies » fonctionnent en effet souvent comme si les femmes, les homosexuels ou les Noirs étaient seuls habilités à parler de ces sujets. Comme si leur parole était par essence sacrée et incontestable. Comme si elle échappait aux règles normales de la critique.

Or, la critique n’est-elle pas fondatrice de l’université au moins depuis Montaigne? Elle est inhérente et constitutive de tout travail universitaire, peu importe le sexe, la race ou l’orientation sexuelle de celui qui parle. Quant aux discours militants, qui sont respectables tant qu’ils ne se cachent pas sous de mauvais prétextes, ils ne sont pas plus solubles dans la recherche universitaire que dans le journalisme.

Comme l’écrit Thierry Lentz : « Les groupes militants ont toujours existé. Ils ont toujours été agissants. […] Cela étant, les choses changent désormais rapidement en raison de la mollesse générale de la société et des administrations. Dire qu’un étudiant est là pour étudier est presque un scandale, empêcher les interventions extérieures d’historiens ou de philosophes entre presque dans les mœurs. Sur ce point, l’avenir est sombre, n’en doutons pas. » Pauvre Napoléon, Christian Rioux, Le Devoir, 12 février 2021.

Frank Smith

On observe, à des degrés divers, une adhésion de certains élèves français à des positions comme le négationnisme, la remise en cause de la théorie de l’évolution ou certaines « théories du complot ». Cette remise en cause des savoirs et cette propagation de propos manifestement faux se nourrissent de plusieurs éléments comme le regain de religiosité mais aussi l’accès sans médiation à l’information, la volonté d’affirmation de soi, une méfiance grandissante envers les institutions et une grande naïveté épistémique, qui conduisent soit au relativisme le plus absolu identifiant la vérité à l’opinion, soit au plus grand dogmatisme. La compréhension de la nature de la science, qui ne se réduit pas à un corpus de résultats ni à une simple attitude purement critique, mais à une critique raisonnable est nécessaire pour ne pas tomber dans ces travers. Entre relativisme et dogmatisme : la quête d’une troisième voie. L’enseignement de la pensée critique en France. Conflits de vérités à l’école. Frank Smith, avril 2018.

Normand Baillargeon

N’oubliez pas non plus cet influent courant d’idées appelé le postmodernisme, qui s’est, semble-t-il, imposé à des degrés variables dans divers départements, et posez-vous les mêmes questions. Posez-les encore quand s’y mêle ce qui ressemble parfois à un militantisme qui prend la place de la recherche et qui donne à l’enseignement universitaire de troublantes allures d’endoctrinement et à la recherche des allures de déclinaisons de conclusions atteintes avant même de commencer le travail.

Combien de personnes, conscientes de tout cela, s’interdisent de le dénoncer et alimentent par autocensure une ambiance bien peu propice à la libre discussion de toutes les idées alimentée au plus large éventail possible de faits, même ceux qui sont les plus dérangeants pour les idées et idéologies dominantes, voire qui les contredisent? Normand Baillargeon, Enfin le bout du tunnel?, Le Devoir, 13 février 2021.

Marcel Kuntz

Nobody objects to public engagement (PE) where it is understood as ‘sharing knowledge’. PE becomes problematic when it becomes a ‘mode of governance’ of research. ... Aligning research with public values is not only worrying because it potentially restricts academic freedom and because of its intrinsic relativism, but also because it illustrates a clear ideological shift. ...  Postmodernism is an ideology whose aim is to deconstruct Enlightenment values. Implicitly, postmodernism considers that scientists cannot be trusted, and that their research must be subject to a democratic process, more precisely to a ‘participative democracy’. Undeniably, human activity enabled by science and technology may create risks. The principle of ‘communities’ having a say in the implementation of a technology that bears risks for them is perfectly pertinent. However, whether ‘stakeholders’ or ‘other publics’ should participate by principle in upstream research is a different question. Participation of non-professional researchers or laypersons in scientific activities has always existed and is valuable, for example, to collect large amounts of data. In the latter case, the common goal of all participants is more science, and it does not interfere with the scientific method. The implications are completely different when the participating ‘public’ wants a different science, depending (to quote the U.S. National Academy of Science report) on its ‘interests, concerns, hopes, fears and values’. Marcel Kuntz, Scientists should oppose the drive of Postmodern Ideology, Trends in Biotechnology,13 septembre 2016.

Yves Gingras

Il est essentiel d’établir une distinction entre science et technologie. La première n’est qu’une façon de rendre raison des phénomènes par des causes naturelles, alors que la seconde est la mise au point d’objets (les technologies) utilisés à des fins civiles ou militaires. Que la science moderne soit instrumentée (télescopes, microscopes, etc.) est évident, mais cela ne fait pas d’elle une technologie et encore moins cet hybride confus et mal défini que serait la « technoscience », notion plus polémique qu’analytiquement utile. 

Si la science, ou plus exactement ses usages par certains groupes sociaux, a engendré de graves dégâts – pollution chimique, bombes atomiques, déchets nucléaires, etc. –, ce n’est qu’avec davantage de science, pas avec davantage de jeûnes ou de prières, que l’on trouvera des solutions.

À la différence des credo religieux, immuables depuis des millénaires, la science est une forme d’objectivité fondée sur l’intersubjectivité – différentes personnes informées discutent et débattent ensemble. Les théories scientifiques sont dynamiques; elles évoluent en fonction d’idées et de découvertes nouvelles. Même les noyaux durs des diverses théories, c’est-à-dire les postulats les plus ancrés, par exemple de la chimie ou de la physique, changent parfois au gré des révolutions scientifiques. En somme, à la différence du dogmatisme qui régit les religions révélées, se tromper et corriger ses erreurs fait partie intégrante du jeu de la science. Yves Gingras. Dieu et la science : irréconciliables! Québec Science, 2016.

Martin Vaillancourt

Selon l'auteur, Maffesoli suggère donc l’existence d'une forme de religiosité technologique qui contribuerait directement au réenchantement du monde, si bien qu’il considère sa réalité comme une caractéristique sine qua non de sa propre définition de la postmodernité. Toutefois, ce dernier remet aussitôt en question l’usage du terme « religion » pour la définir. En somme, l’explication de Maffesoli nous incite à penser que ce dernier voit dans le numérisme un objet religieux postmoderne, certes, mais qui s’inscrirait plutôt dans une sorte logique de religiosité de « supermarché ».

Quatre aspects fondamentaux du numérisme comme objet religieux contemporain :

  1. Le numérisme est un objet religieux contemporain de type technologique qui, en fonction d’une approche dite « durkheimienne » de la vie religieuse, a pour fonction de légitimer et de réguler l’existence d’une société de type numérique.
  2. Le numérisme, en tant que représentation supérieure partagée et/ou comme « conscience des consciences », renvoie à une sacralisation de l’idée que ladite société numérique se fait d’elle-même à travers la mise à part de certaines valeurs numériques, ces dernières répondant généralement aux caractéristiques prêtées à un humanisme de type numérique. 
  3. Le numérisme constitue une manifestation religieuse typiquement postmoderne puisqu’il a pour fonction de légitimer une société numérique dont l’imaginaire technologique marque le retour à un ensemble de valeurs, de mouvements et de croyances relevant tout autant de l’individualisme et du consumérisme religieux que de l’utopique, de l’irrationnel et/ou de l’archaïque. La mythification de cet imaginaire technologique a donc pour objectif de « réenchanter » le monde moderne. 
  4. La dimension religieuse spécifiquement contemporaine du numérisme s’inscrit dans une rhétorique religieuse de la prospection technologique sur fond de transfert symbolique en direction d’un objet technologique précis: les TIC.
    Martin Vaillancourt. Le numérisme : un objet religieux contemporain? Mémoire de maîtrise en sciences des religions, Université Laval, 2020.

Références supplémentaires

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Date de dernière mise à jour : 20/03/2021