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Le miracle Spinoza, par Frédéric Lenoir

Notes de lecture de Louise Goupil, membre du Groupe spiritualité, religions et quête de sens.

Sommaire

Spinoza est bien plus qu’un simple penseur : « Il est avant tout un sage qui cherche à changer notre regard afin de nous rendre libres et heureux, comme il le fut lui-même. »

Baruch Spinoza est né aux Pays-Bas en 1632. Son grand-père a quitté le Portugal pour la France et se retrouve ensuite aux Pays-Bas, une terre d’accueil pour ceux qui fuient les persécutions politiques et religieuses comme sa famille juive.

Baruch est issu du deuxième mariage de son père. Son enfance est bouleversée car il perd sa mère alors qu’il n’a pas encore six ans. 

À l'âge de 23 ans, il est banni de sa communauté lors d’une cérémonie rare et extrêmement violente dans la synagogue. Il est donc obligé de quitter immédiatement la maison familiale et de rompre avec sa sœur et son jeune frère.

Il gagne sa vie comme polisseur de verre (lentilles). Il devient aussi connu en Europe pour ses talents dans ce domaine que pour sa pensée philosophique. Il mène une existence sobre, mais sans verser dans l’ascèse : il boit de la bière, fume la pipe et ne refuse rien qu’on lui offre à manger. Mais ses besoins sont limités à l’essentiel : se garder en bonne santé et travailler au calme dans un endroit apaisant.

En 1665, à 33 ans, il déménage près de La Haye pour se rapprocher des milieux politiques et étendre son influence. Spinoza fut toujours, au péril de sa vie, un homme libre de toute croyance et de toute appartenance religieuse, ce qui lui vaudra d’être incompris et persécuté par les autorités tant juives que chrétiennes.

Dans son livre « Traité théologico-politique », Spinoza met au point « une méthode d’interprétation des livres saints » qui repose sur la raison. En quelques pages, il pose les fondements d’une lecture historique et critique de la Bible qui sont toujours valides aujourd’hui. À ce titre, on dit qu’il peut être considéré comme le fondateur de l’exégèse moderne.

Dans ce même traité, il parle aussi de démocratie, de pacte social, de laïcité, d’égalité de tous les citoyens devant la loi, de liberté de croyance et d’expression. C’est pourquoi on dit qu’il est le père de notre modernité politique. Non seulement il est le premier théoricien de la séparation des pouvoirs politique et religieux, mais il a parfaitement perçu les limites de nos démocraties à cause du manque de rationalité des individus.

Spinoza a commencé à écrire « l’Éthique » en 1660, à l’âge de 28 ans. Il le reprend en 1670 après la publication du Traité et  l’achève en 1675, deux ans avant de mourir à 45 ans.

La première partie de l’ouvrage commence par la définition de Dieu, c’est-à-dire la Nature. La deuxième passe à l’étude de l’être humain.

Après avoir élaboré une conception moniste de Dieu, Spinoza établit une conception intégrée de l’être humain. Se démarquant de toute la tradition chrétienne, et en particulier de Descartes, il considère le corps et l’esprit comme une seule et même réalité. S’il y a dualité chez l’être humain, c’est uniquement entre deux types d’affects : la joie et la tristesse que Spinoza considère comme les deux sentiments fondamentaux. Dès lors, l’objectif de l’éthique spinoziste consiste à organiser sa vie, grâce à la raison, pour diminuer la tristesse et augmenter la joie jusqu’à la béatitude suprême.

La cinquième et dernière partie s’intitule « La béatitude » : la joie et l’éternité. La sagesse spinozienne part de l’expérience de la joie que nous éprouvons à ordonner nos passions afin d’augmenter notre puissance d’agir, pour nous inciter à ordonner notre vie par la raison. Toute l’éthique de Spinoza part de la joie pour aboutir à la joie. La joie parfaite. La liberté et la Béatitude.

Spinoza a bâti, dans un 17e siècle d’obscurantisme et d’intolérance, une philosophie globale qui ne fait plus la séparation entre le créateur et la création, le spirituel et le matériel, mais appréhende dans un même mouvement l’homme et la nature, l’esprit et le corps, la métaphysique et l’éthique. En même temps, il a vécu la sagesse et la joie.

Il n’est pas étonnant qu’il suscite autant d’admiration.

Introduction et mise en garde

Ce texte est une synthèse du livre de Frédéric Lenoir. Je tiens à préciser que toutes les citations proviennent, soit de Spinoza cité par Lenoir ou de Lenoir explicitant Spinoza dans son livre. De même, je n’ai pas nécessairement mis entre guillemets toutes les explications de Lenoir.

Le livre mêle toujours la vie et l’œuvre de Spinoza. J’ai choisi de séparer les deux pour ma propre compréhension et peut-être la vôtre. Je vais donc d’abord vous raconter un peu la vie de Spinoza et ensuite vous donner une synthèse de sa pensée d’après Frédéric Lenoir. En effet, je n’ai pas lu Spinoza dans le texte, je me fie donc à Lenoir et aux autres auteurs qu’il a lui-même consultés.

En effet, Lenoir confie que ce n’est qu’en 2012, lors de la rédaction de son livre « Du bonheur, un voyage philosophique » qu’il a vraiment découvert la pensée de ce philosophe juif d’origine portugaise qui a vécu aux Pays-Bas au 17e siècle. Ses deux amis, Raphaël Enthoven et Bruno Giuliani, fins connaisseurs de Spinoza, lui ont alors fait découvrir l’Éthique. « Ce fut un coup de foudre », écrit-il. C’est Spinoza encore qui l’a amené à écrire « La Puissance de la joie », la joie étant au cœur de sa philosophie. De Bergson à Einstein, en passant par Goethe, de grands penseurs ont avoué avoir une dette profonde envers Spinoza. Qui est-il donc?

Citant cinq sources, de 1697 à 1719, Lenoir précise que certains faits ou événements suscitent encore des débats, mais que ce que l’on sait assurément de sa vie suffit à démontrer que Spinoza est bien plus qu’un simple penseur : « Il est avant tout un sage qui cherche à changer notre regard afin de nous rendre libres et heureux, comme il le fut lui-même. »

La vie de Spinoza

Baruch Spinoza est né aux Pays-Bas en 1632. Son grand-père a quitté le Portugal pour la France et se retrouve ensuite aux Pays-Bas, une terre d’accueil pour ceux qui fuient les persécutions politiques et religieuses.

 Baruch est issu du deuxième mariage de son père. Son enfance est bouleversée car il perd sa mère alors qu’il n’a pas encore six ans. Il est envoyé par son père à l’école juive de la synagogue où il apprend à lire la Bible en hébreu, l’observance de la Loi et les débats talmudiques. D’après l’un de ses disciples, il suscitait l’admiration de tous par la vivacité de son esprit. Il apprend très tôt qu’il doit être prudent car sa communauté ne tolère pas les écarts doctrinaux. À peine âgé de 15 ans, il assiste aux 39 coups de fouet reçus par l’un d’eux pour avoir nié la Loi révélée et l’immortalité de l’âme. Ce dernier se suicide juste après la cérémonie.

De 15 à 19 ans, il délaisse peu à peu les études juives pour des cercles chrétiens libéraux qui l’initient à la théologie, aux sciences nouvelles (physique, optique, médecine, philosophie) et à Descartes notamment qui a aussi trouvé refuge aux Pays-Bas. (Galilée a été condamné en 1633 : il y a danger!)

Vers 1652, à 19 ans, il commence à suivre les cours de latin de Van Enden, catholique d’Anvers qui, après avoir intégré très jeune la Compagnie de Jésus, en est ensuite exclu juste avant d’être ordonné prêtre pour des erreurs qu’on suppose doctrinales, car cet ancien jésuite se révèle particulièrement libre. Il prône une totale liberté d’expression, l’éducation des masses et l’idéal démocratique. Plus tard, il doit cependant quitter Amsterdam devant les réactions enflammées des gens.

Van Enden lui apprend le latin, mais aussi les bases d’une culture classique, une culture théologique, une découverte des nouvelles sciences physiques et la philosophie cartésienne. La maxime de Descartes selon laquelle « on ne doit jamais rien recevoir pour véritable qui n’ait été auparavant prouvé par de bonnes et solides raisons »,  l’aurait particulièrement charmé. Pas étonnant car tout son système philosophique placera la raison au centre de tout.

En cinq ans, Spinoza vit une période de deuils familiaux presque ininterrompue: son demi-frère meurt lorsqu’il n’a que 17 ans, sa belle-mère, 3e épouse de son père, lorsqu’il  en a 20, son père, puis sa sœur Myriam lorsqu’il n’a que 21 ans. Dans la même période, l’entreprise paternelle, qu’il  tente de gérer avant et après le décès de son père, connaît des difficultés telles qu’il est forcé de demander d’être libéré de son héritage et des lourdes dettes auxquelles il est confronté.

De plus, ayant délaissé la synagogue et les cours talmudiques, ses relations avec la communauté juive se sont dégradées. Les autorités religieuses lui auraient même offert une somme de mille florins par an afin qu’il feigne de suivre les rites et ne divulgue pas ses idées philosophiques. Il refuse cette hypocrisie. Enfin, il subit une agression armée, heureusement ratée.

Peu de temps après, Spinoza est banni définitivement de sa communauté, alors qu'il n'a que 23 ans, lors d’une cérémonie rare et extrêmement violente dans la synagogue.

Il est donc obligé de quitter immédiatement la maison familiale et de rompre avec sa sœur et son jeune frère.

Il va habiter chez son maître Van Enden et il enseigne l’hébreu à ceux qui veulent lire la Bible dans la langue d’origine. Il a alors 24 ans. Il tombe probablement en amour avec sa fille, fervente catholique. Celle-ci choisit un étudiant allemand qui, lui, accepta de se convertir au catholicisme. Les origines juives de Spinoza et son refus de se convertir et de se faire baptiser expliquent sûrement son choix. Spinoza dut en concevoir une peine d’amour intense qui complète le tableau fort sombre de cette période de sa vie.

On le comprend de quitter cette maison par la suite. Il déménage donc en campagne, près de l’université de Leyde, à 40 kilomètres d’Amsterdam. Il demeure en contact régulier avec des étudiants et des jeunes penseurs proches de ses idées. Il est en lien avec des réseaux intellectuels importants, dont les collégiants, une sorte de groupes de réflexions philosophiques issus des protestants, dont le centre est dans la même ville de Rijnsburg où habite Spinoza. Les mennonites, qui ne croient pas au dogme de la Sainte-Trinité et développent une pensée tolérante et pacifiste, font aussi partie de ces cercles. À travers ce réseau d’amis et de disciples, Spinoza commence à écrire son « Traité de l’entendement » (les grandes lignes de son système philosophique y sont déjà posées) et un livre sur Descartes.

Il mène donc une existence sobre, mais sans verser dans l’ascèse : il boit de la bière, fume la pipe et ne refuse rien qu’on lui offre à manger. Mais ses besoins sont limités à l’essentiel : se garder en bonne santé et travailler au calme dans un endroit apaisant. Ses biographes soulignent son caractère affable et le fait qu’il maîtrisait ses passions : « il savait se posséder dans sa colère et dans les déplaisirs qui lui survenaient ». On souligne surtout son désintéressement : il refuse une rente annuelle qu’un ami lui offre car il préfère travailler pour financer ses modestes besoins. Il est polisseur de verre (lentilles pour lunettes, microscope et télescopes), un métier de pointe à l’époque, comme l’informatique aujourd’hui. On dit que Spinoza est sans doute, de son vivant, aussi connu en Europe pour sa pensée que pour la qualité de ses lentilles.

En 1665, à 33 ans, il déménage près de La Haye pour se rapprocher des milieux politiques et étendre son influence probablement. Il délaisse la rédaction de l’Éthique et commence à écrire Le Traité théologico-politique, dans lequel il veut dénoncer les préjugés des théologiens, se prémunir contre l’accusation d’athéisme dont il est victime et défendre la liberté de pensée et d’expression. C’est dans ce livre qu’il met au point une « méthode d’interprétation des livres saints » qui pose les fondements d’une lecture historique et critique de la Bible. On peut le considérer comme le fondateur de l’exégèse moderne.

Spinoza fut toujours, au péril de sa vie, un homme libre de toute croyance et de toute appartenance religieuse, ce qui lui vaudra d’être incompris et persécuté par les autorités juives et chrétiennes. Pour lui, l’homme Jésus est devenu le Christ en ce qu’il a reçu en plénitude la sagesse divine. Ce que tout être humain peut faire s’il comprend et met en pratique les lois divines universelles.

Dans la partie politique, Spinoza parle de démocratie, de pacte social, de laïcité, d’égalité de tous les citoyens devant la loi, de liberté de croyance et d’expression. C’est pourquoi on dit qu’il est le père de notre modernité politique. Non seulement il est le premier théoricien de la séparation des pouvoirs politique et religieux, mais il a parfaitement perçu les limites de nos démocraties : le manque de rationalité des individus qui, étant encore esclaves de leurs passions, suivront la loi plus par peur de la punition que par adhésion profonde. Ainsi, si l’obéissance extérieure est plus forte que l’activité spirituelle interne, nos démocraties risquent de s’affaiblir. C’est pourquoi il rappelle l’importance cruciale de l’éducation.

Juste avant la publication de ce traité, un de ses disciples et amis est condamné à 10 ans d’emprisonnement pour avoir publié un violent réquisitoire contre la religion chrétienne. Il meurt dans ce cachot peu après. Voilà pourquoi Spinoza et son éditeur publient ce texte de façon anonyme et sous une fausse édition allemande, tout en refusant qu’il soit traduit en néerlandais. Interdit par toutes les autorités religieuses (juives, catholiques, calvinistes), il se répand dans toute l’Europe savante sous le manteau. Tout le monde connaît l’identité de l’auteur et même d’anciens amis et disciples le critiquent durement. Devant les campagnes menées contre lui par les pasteurs, il doit déménager.

Spinoza avait commencé à écrire l’Éthique en 1660, à l’âge de 28 ans. Il le reprend en 1670 après la publication du Traité et  l’achève en 1675, deux ans avant de mourir à 45 ans.

Entretemps, malgré les critiques virulentes, ses idées se répandent en Europe. On lui propose même une chaire de philosophie en Allemagne qu’il refuse.

Sa situation est devenue plus précaire, notamment parce que le coordonnateur général de la politique des sept provinces des Pays-Bas, qui le protégeait, a été remplacé par Guillaume III d’Orange. Et cet ami, coordonnateur général, est finalement lynché avec son frère. C’est dans ce contexte que Spinoza reprend et termine l’Éthique. Qu’il ne publiera pas de son vivant. On le comprend!

Synthèse de l’éthique

Il opte pour une rédaction particulière, selon un mode géométrique, ce qui rend la lecture aride.

Je ne l’ai pas lu dans le texte, mais j’ai parcouru rapidement le livre de Giuliani qui est une reformulation simplifiée pour les gens d’aujourd’hui. C’est lumineux!

J’ai donc suivi Lenoir, mais j’ai voulu tracer les grandes parties de l’Éthique aussi et ce livre m’y a aidée.

Première partie de l'ouvrage

La première partie de l’ouvrage commence par la définition de Dieu, c’est-à-dire la Nature ( non pas les fleurs, les plantes et les oiseaux, mais le cosmos entier dans toutes ses dimensions, visibles et invisibles, matérielles et spirituelles). Spinoza a peut-être voulu se protéger en utilisant le mot Dieu, mais sa définition est lumineuse : « Par Dieu, j’entends un être absolument infini, c’est-à dire une substance consistant en une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. »

Il dit aussi : « Dans la nature, il n’y a donc rien de contingent, mais toutes choses sont déterminées par la nécessité de la nature divine à exister et à produire un effet d’une certaine façon. » (Lois immuables de la Nature).

La conception spinoziste de Dieu est donc totalement immanente : il n’y a pas un Dieu antérieur et extérieur au monde, qui crée le monde (dieu transcendant), mais, de toute éternité, tout est en Dieu et Dieu est en tout à travers ses attributs, qui eux-mêmes, génèrent une infinité de modes singuliers, c’est-à-dire d’êtres, de choses et d’idées singulières. C’est une vision moniste du monde, qui s’oppose à la vision dualiste traditionnelle d’un Dieu distinct du monde.

Pour lui, Dieu et le monde ne sont qu’une seule et même réalité. Tout est en Dieu et Dieu est en tout. Cette conception non dualiste rejoint le plus grand courant philosophique de la pensée indienne : l’Advaîta-Vedanta, la voie de la non-dualité. Parce qu’il est sorti de la dualité, le sage est un « délivré vivant » pour qui il n’y a plus que « la pleine félicité de la pure conscience qui est Une. »

Pourquoi commence-t-il son éthique, censée être un guide de vie vers la joie parfaite, par cette réflexion sur Dieu? Parce qu’il est convaincu que toute éthique doit nécessairement reposer sur une métaphysique, sur une certaine vision du monde et de Dieu.

Cette conception de Dieu a profondément touché Albert Einstein qui répondait invariablement à ceux qui lui demandaient s’il croyait en Dieu : « au Dieu de la Bible, non, mais au Dieu cosmique de Spinoza, oui ». Au grand rabbin de New York, il ajouta : « Je crois au Dieu de Spinoza qui se révèle dans l’harmonie de tout ce qui existe, mais non en un Dieu qui se préoccuperait du destin et des actes des humains. »

Deuième partie de l'ouvrage

La deuxième partie de l’ouvrage, après l’étude de Dieu, passe à l’étude de l’être humain.

Après avoir élaboré une conception moniste de Dieu, Spinoza établit une conception moniste de l’être humain, tout aussi révolutionnaire. Se démarquant de toute la tradition chrétienne, et en particulier de Descartes, il ne considère pas le corps (dans toutes ses dimensions physique, sensorielle, émotionnelle et affective) et l’esprit (qu’il traduit de « mens » plutôt que âme pour Descartes) comme deux substances différentes, mais comme une seule et même réalité, s’exprimant selon deux modes différents. Il en résulte que le corps est de nature aussi divine que l’esprit. Le corps a la même dignité que l’esprit. Il est essentiel à la croissance de l’esprit, comme l’esprit est essentiel à la préservation et à la croissance du corps. L’esprit ne peut penser ou imaginer sans le corps et le corps ne peut se mouvoir ou agir sans l’esprit. Ainsi Spinoza recommande de contenter le corps, de l’entretenir et d’augmenter sa puissance à travers toutes ses dimensions. Et l’esprit aussi, évidemment.

S’il y a dualité chez l’être humain, c’est uniquement entre deux types d’affects : la joie et la tristesse que Spinoza considère comme les deux sentiments fondamentaux. Car dit-il « Chaque chose, selon sa puissance d’être, s’efforce de persévérer dans son être (Conatus) ». Cet effort est une loi universelle de la vie, ce que confirmera la biologie moderne. (Le neurologue Antonio Damasio a consacré un ouvrage à Spinoza : « Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions ».)

Spinoza constate ensuite que chaque organisme s’efforce naturellement de progresser, de grandir, de parvenir à une plus grande perfection et ainsi augmenter sa puissance. Or, notre corps et notre esprit sont affectés par de nombreux autres corps et idées qui proviennent du monde extérieur. Ces affections (au sens de « affectio » en latin) peuvent aussi bien nous nuire et nous diminuer que nous régénérer et nous faire grandir. (Contemplation d’un beau paysage ou d'une parole blessante).

Ainsi la joie est l’affect fondamental qui accompagne toute augmentation de notre puissance d’agir, comme la tristesse est l’affect fondamental qui accompagne toute diminution de notre puissance d’agir. Dès lors, l’objectif de l’éthique spinoziste consiste à organiser sa vie, grâce à la raison, pour diminuer la tristesse et augmenter la joie jusqu’à la béatitude suprême.

Grâce à la raison, car pour Spinoza, rechercher l’augmentation de notre puissance vitale, de notre puissance d’agir, et donc de la joie qui en découle, est naturel et universel. L’ignorant poursuit cette quête par son imagination et une connaissance partielle et donc inadéquate des choses tandis que le sage cherche à progresser par le biais de la raison qui lui donne une connaissance adéquate des choses.

 Ainsi, les rencontres avec les corps et les idées extérieurs qui affectent notre corps et notre esprit produisent des images qui ne correspondent pas à la réalité objective, mais à la représentation qu’on s’en fait. On pense tout de suite au mental qui nous joue souvent des tours.

C’est là le premier genre de connaissance : l’opinion qu’on se fait d’une chose liée à la représentation imaginative et partielle qu’on en a. Qui conduit à la connaissance inadéquate de moi-même et du monde.

On peut dépasser ce stade imparfait de connaissance grâce au développement de la raison qui s’appuie sur les « notions communes à tous les hommes, car tous les corps ont en commun certaines choses qui doivent être perçues par tous de façon adéquate, de façon claire et distincte.  Ces idées adéquates universelles sont recouvertes par nos représentations imaginatives et nos opinions, nous devons donc nous aider de notre raison pour libérer ou découvrir ces notions communes et par la suite arriver à discerner ce qui est bon ou mauvais pour nous. Voilà le second genre de connaissance.

Ainsi, la joie issue d’un affect lié à une idée inadéquate sera passive, c’est-à-dire partielle et provisoire car elle se fonde sur une connaissance erronée. Alors que la joie liée à une idée adéquate sera active, c’est-à-dire profonde et durable car liée à une connaissance vraie.

Exemple de la rencontre amoureuse où l’image ou l’idée qu’on se fait de la personne est vue comme vraie, alors que le temps nous montrera la réalité de la personne. Si l’idée et la réalité ne coïncident pas, la tristesse sera générée ou la joie, si les deux coïncident.

Troisième et quatrième parties de l'ouvrage

Les  troisième et quatrième parties sont consacrées à l’étude des sentiments qui nous déterminent.

Spinoza commence par redire que les lois et les règles universelles de la Nature s’appliquent totalement à l’être humain qui est partie intégrante de la Nature qui est une et agit partout de manière identique. Voilà pourquoi il faut chercher à comprendre et à expliquer le comportement humain, au même titre qu’un phénomène naturel comme un ouragan. Une colère s’explique aussi bien qu’une tornade!

Il n’est donc pas question de juger les hommes et leurs actions, car il est impossible de les comprendre tant qu’on n’a pas compris les causes profondes qui les meuvent. Plutôt que de se moquer des comportements humains, de les juger, de s’en plaindre ou de les haïr, cherchons à les décrypter, à en comprendre les causes, à les analyser, en se référant aux lois immuables de la Nature.

Par un formidable travail d’observation de lui-même et de ses semblables, Spinoza cherche à élaborer une véritable science des affects. Il n’est pas étonnant que Freud s’en soit largement inspiré! Il l’a reconnu dans une lettre du 28 juin 1931 : « J’admets tout à fait ma dépendance à l’égard de la doctrine de Spinoza. »

Il pose trois sentiments de base, d’où tous les autres découlent :

  • le désir, qui exprime notre effort pour persévérer dans notre être (conatus);
  • la joie, qui permet l’augmentation de notre puissance d’agir;
  • la tristesse provenant de la diminution de notre puissance d’agir.

Il cherche ensuite à comprendre comment les autres affects naissent et se composent à partir de ces trois sentiments fondamentaux. Par exemple, les mécanismes d’identification et de similitude sont essentiels dans la compréhension des affects selon Spinoza, car nous sommes naturellement portés à nous comparer aux autres.

Enfin, il souligne que la plupart du temps, nous ne sommes pas conscients de ces mécanismes qui produisent nos affects. Nous devons donc par la raison arriver à en prendre conscience pour en devenir libres en acquérant une meilleure connaissance des lois universelles de la vie et de notre nature singulière.

Quatrième partie de l'ouvrage

Dans la quatrième partie, Spinoza parle en plus de la liberté de l’être humain.

Pour lui, le libre arbitre n’existe pas. C’est parce que nous n’avons aucune conscience des causes qui motivent nos actions que nous nous pensons libres. Tout dans le monde est déterminé par des causes et produit des effets. Toutes choses ont été prédéterminées par Dieu ou la Nature. Ce déterministe n’a rien de religieux : il n’est pas l’expression d’une fatalité ou d’un destin. Être libre, c’est être pleinement soi-même, mais être soi-même, c’est répondre aux déterminations de sa nature profonde et divine. On est d’autant plus libres qu’on est moins contraints par les causes extérieures et qu’on comprend la nécessité des lois de la Nature qui nous déterminent.

« Dominé par les forces affectives qui naissent de l’ignorance et de l’imagination (passions), l’être humain vit le plus souvent dans la servitude. L’être humain raisonnable est libre surtout parce qu’il ne désire plaire qu’à lui-même en vivant selon son propre désir raisonnable. Il fait seulement ce qu’il sait être nécessaire à son bonheur en tenant compte de toutes les conséquences de ses actes et développer ainsi un amour raisonnable de soi qui fait de lui-même son meilleur ami. À chaque instant, il fait ce qu’il sait être avec certitude le meilleur non seulement pour son bonheur actuel, mais pour demeurer dans la joie tout au long de sa vie.

Ainsi, « plus notre esprit comprend adéquatement ses affects, moins il les subit et plus il agit, et plus il trouve dans cette connaissance un plein contentement. » La joie.

Cinquième partie de l'ouvrage

La cinquième partie s’intitule « La béatitude : la joie et l’éternité ». Ici, Spinoza va beaucoup plus loin. Il rejoint le Vedanta indien, les mystiques, les sages et les saints. C’est proprement prodigieux!

Avec Lenoir, je parlerai du désir qui est, selon Spinoza « l’essence de l’homme », car il se réfère au « conatus », cet effort que tout être vivant fait pour persévérer et grandir. C’est le moteur de toute notre existence, ce qui nous pousse à survivre et à accroître notre puissance d’exister. Cet effort s’appelle volonté lorsqu’il se rapporte à l’esprit seul, et appétit lorsqu’il se rapporte au corps et à l’esprit. Le désir, c’est cet « appétit accompagné de la conscience de lui-même ».

La sagesse ne consiste donc pas à brimer cet élan vital, mais à le soutenir et à le guider. Apprendre à l’orienter vers des personnes ou des choses qui augmentent notre puissance et notre joie au lieu de la diminuer. Mais la raison et la volonté ne suffisent pas à nous faire changer. Qu’est-ce qui va nous faire changer? C’est le désir! C’est le désir de quelque chose de mieux, de plus fort qui pourra réorienter ce premier désir néfaste car conduisant à la tristesse. (Exemple de l’addiction : découvrir un affect qui pourra le sortir de sa dépendance (s’occuper avec joie de quelqu’un, tomber amoureux). Exemple du chat contre la dépression.

Les êtres humains ignorent les causes qui les déterminent à désirer quelque chose. Tout désir est la poursuite de la joie, c’est-à-dire une augmentation de notre puissance vitale.

Cependant, « Nous ne désirons aucune chose parce que nous jugeons qu’elle est bonne, mais, au contraire, nous appelons bon ce que nous désirons. »

C’est donc en éclairant nos désirs et nos sentiments par le discernement de la raison afin de remplacer nos idées imparfaites, partielles, inadéquates, imaginaires, par une vraie connaissance qui transforment nos affects passifs (passions) en affects actifs (désir du mieux pour nous selon notre nature), que nous trouverons la joie. L’homme vertueux pour lui n’est plus celui qui obéit à la loi morale ou religieuse, mais celui qui discerne ce qui augmente sa puissance d’agir.

Autant la connaissance rationnelle nous rends libres, autant la science intuitive est nécessaire pour nous conduire à la Béatitude. Cette science intuitive nous permet de développer notre conscience de nous-mêmes et de la Nature ou de Dieu. C’est par elle que nous pouvons percevoir l’adéquation entre notre monde intérieur, ordonné par la raison, et la totalité de l’Être, entre notre cosmos intime et le cosmos entier, entre Dieu et nous. Plus nous nous connaissons, plus nous mettons de l’ordre dans nos affects, plus nous augmentons en puissance et en joie, et plus nous participons à la nature divine et expérimentons l’amour de Dieu ou de la Nature.

« L’amour intellectuel de Dieu, qui naît du troisième genre de connaissance (intuitive), est éternel », car au-delà du temps. (Exemple de la contemplation d’un paysage).

Enfin, il ajoute « L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel. » Encore une fois, la similitude avec le Vedanta est frappante.

« La Béatitude n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même; et nous n’en éprouvons pas de la joie parce que nous réprimons nos penchants; au contraire, c’est parce que nous en éprouvons de la joie que nous pouvons réprimer nos penchants. »

La sagesse spinozienne part de l’expérience de la joie que nous éprouvons à ordonner nos passions afin d’augmenter notre puissance d’agir, pour nous inciter à ordonner notre vie par la raison. Toute l’éthique de Spinoza part de la joie pour aboutir à la joie. La joie parfaite. La liberté et la Béatitude.

Avant de conclure : les bémols de Lenoir

Conformément aux préjugés de son temps, Spinoza a peu de considération pour les femmes et les animaux :

  1. Conception de la femme « La condition des femmes dérive de leur faiblesse naturelle »!  Son argumentation ne repose que sur le fait que nulle part au monde, il n’est arrivé que les hommes et les femmes gouvernent ensemble. Décevant!!!
  2. Conception utilitariste des animaux. Il ne nie pas leur conscience, mais dit que leurs sentiments sont, par nature, différents des sentiments humains. Montaigne, par contre, dira que les animaux sont plus intelligents et sensibles que nous. Je comprends Spinoza  à cause de l’époque.
  3. Rationalisme absolu, malgré la science intuitive (paranormal, synchronicité) et son déterminisme absolu.

Ici, léger désaccord avec Lenoir : je crois que Spinoza, grâce aux difficultés de sa vie, a eu très tôt l’intuition de tout cela. La raison, et l’intuition développée par l’expérience, pour la joie dans cette vie.  L’intuition pour la Béatitude, la félicité, solidifiée par l’expérimentation dans sa vie personnelle.

Conclusion

Spinoza a tout compris. C’est un vrai philosophe, car c’est un sage. Il a mis en pratique ce qu’il a écrit. Entre autres : « Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre ». Tous les témoignages concordent sur sa vie exemplaire : il a vécu suivant ce qu'il a écrit. Et pour moi, il est tout aussi intuitif que rationnel, grâce à toutes les épreuves qu’il a vécues.

Enfin, je fais mienne l’admiration sans bornes pour l’homme et pour son œuvre dont témoigne Lenoir.

Louise Goupil, le 24 janvier 2019

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Date de dernière mise à jour : 03/04/2019