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Bilan de la mondialisation 1988-2008

Notes de présentation de Lucie Marmen, responsable du Groupe réflexion sur l'économie, 11 avril 2017.

Cette présentation est basée sur l'ouvrage de M. Branko Milanovic, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization.  Il a constitué une base de données mondiales par des enquêtes nationales auprès des ménages couvrant 120 pays, soit 90 % de la population mondiale.  Ces données sont complétées, pour les rendre comparables, par les collectes de données sur les prix effectuées par l’International Comparison Project. Tous les revenus sont en dollars de 2005, à parité de pouvoir d’achat.  L’année 1988 est un point de départ pertinent car elle coïncide avec la réintégration des économies de l’Europe de l’Est et de la Russie dans l’économie mondiale.  Quelques années plus tôt, la Chine faisait aussi son entrée dans le marché mondial.  Cette période se termine avec la crise de 2008.

Répartition inégale des gains dans le monde

Un graphique représentant les gains cumulés entre 1988 et 2008, selon les centiles de la distribution mondiale des revenus, montre que les gains cumulatifs les plus importants ont été de 80 % pour les ménages entre les 40e et le 60e centile, soit aux alentours du revenu médian global (entre 1 000 $ et 2 000 $), ce qui représente un cinquième de l’humanité, dont les neuf dixièmes proviennent de l’Asie : Chine, Inde, Thaïlande, Viêtnam, Indonésie.  On constate aussi qu’entre le 75e et le 90e centile (des revenus entre 5 000 $ et 10 000 $) les gains sont pratiquement nuls. Les trois quarts des personnes de ce groupe proviennent de la moitié la plus pauvre des pays riches de l’OCDE. Les 1 % les plus riches de l’humanité ont accru leurs revenus d’environ 65 % entre 1988 et 2008.  Ce sont les personnes ayant des revenus de plus de 71 000 $ par année en 2008.  La moitié de ces personnes sont américaines, soit 12 % des américains.  En valeur absolue, 44 % des gains de la croissance entre 1988 et 2008 est allé aux 5 % les plus riches de la planète, ce qui représente environ 350 millions de personne essentiellement dans les pays riches.  Même si les classes moyennes des pays émergents ont connu la plus importante croissance en pourcentage de leurs revenus, ils n’ont accaparé qu’entre 12 % et 13 % des revenus globaux durant cette période.

Conséquemment, les prédictions pessimistes sur la stagnation perpétuelle de l’Asie ne se sont pas concrétisées.  Les bénéfices de la mondialisation attendus par les politiciens du Nord ne sont pas au rendez-vous pour la majorité de leurs populations.  L’augmentation des inégalités dans les pays riches s’explique donc clairement, avec les gains nuls de la partie pauvre de leur population et l’accaparement de 44 % de la croissance par les 5 % les plus riches.

Diminution de l’inégalité globale

Entre 1980 et la fin du vingtième siècle, les inégalités globales ont diminué.  C’est la Chine qui a été la première à accroître le PIB per capita et qui a réduit grandement les inégalités globales.  Depuis 2000, on constate aussi le déclin des inégalités globales car le taux de croissance des pays émergents est de 4,7 % alors qu’il est de 1 % pour les pays riches. Avec un coefficient de Gini de 64, les inégalités mondiales restent quand même très importantes.  Le plus grand effet de la mondialisation a été de faire sortir de la pauvreté des centaines de millions de personnes dans les économies émergentes.

Impacts en Chine et aux États-Unis

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Malgré que le PIB par habitant de la Chine soit passé de 4000 $ à 9 000 $ entre 2000 et 2012, les inégalités ne se sont pas accrues.  Le coefficient de Gini est quand même élevé à 47.  M. Milanovic pense que les inégalités pourraient décroître dans les prochaines années car le niveau d’éducation est plus élevé et est mieux distribué.  De plus, le gouvernement chinois fera face à une demande accrue pour des transferts sociaux à mesure que sa population vieillit.  Le nombre de travailleurs qualifiés a fortement augmenté, ce qui augure d’une baisse de leur salaire tandis que la disponibilité des travailleurs peu qualifiés est moins importante.  Par contre, certaines forces pourraient contrecarrer cette tendance : la corruption des élites, l’augmentation de la concentration du capital et les abus des pouvoirs locaux envers leurs commettants. 

Aux États-Unis, on constate au contraire un accroissement des inégalités.  La part du revenu national allant aux détenteurs du capital s’accroît.  Les revenus du capital continuent à être très concentrés : 81 % des stocks de capital étaient détenus par les 10 % des plus riches.  Les hauts revenus salariaux et les hauts revenus du capital vont maintenant aux mêmes personnes.  Les individus ayant les plus hautes compétences, les plus hauts salaires et les plus hauts revenus de capital se marient entre eux, accentuant encore la concentration et celle-ci renforce le pouvoir politique de la classe riche.

Inégalités dans les pays industrialisés

La montée des inégalités dans les pays industrialisés s’explique par plusieurs facteurs.  La mondialisation et la deuxième révolution technologique s’enrichissent l’une l’autre.  La mondialisation permet la production des nouvelles technologies à moindre coûts et les nouvelles technologies accroissent les capacités de mondialiser la chaîne de production.  Il y a une forte pression à la baisse sur les salaires à cause de l’entrée sur le marché mondial des travailleurs asiatiques et de ceux de l’Europe de l’Est, entre autres.  De plus, le transfert des emplois vers le secteur des services accroît automatiquement les inégalités car les écarts de salaires y sont plus marqués.  Cette pression à la baisse sur les salaires s’explique aussi par la baisse du niveau de syndicalisation.  Ainsi, la part du capital s’accroît par rapport au travail, est de plus en plus concentré et est difficilement taxable car très mobile entre pays.  Sans parler de l’évitement fiscal ! La mondialisation a aussi permis l’accroissement des monopoles.  De plus, antérieurement, le capitalisme devait faire face à certaines contraintes qui sont maintenant disparues : le bloc communiste mettait une certaine pression sur les excès du capitalisme et on en est venu à une acceptation graduelle des écarts extrêmes de salaires.

Selon M. Branko Milanovic, de première importance est le fait que ceux qui reçoivent les meilleurs salaires sont aussi ceux qui ont un revenu du capital élevé.  Ce sont aussi ceux qui peuvent influencer les politiciens pour des lois leur étant favorables.

Forces pouvant éventuellement réduire les inégalités

Jeux desOn pourrait penser que dans des pays ayant des systèmes de protection sociale avancés, la demande sera normalement plus grande pour une redistribution, donc pour un système de taxation différent.  Cependant, ceux qui pourraient en bénéficier ne le réalisent pas toujours et le pouvoir de l’argent de plus en plus fort dans la définition des politiques résulte en un système pro-riches.  L’augmentation des compétences et de l’instruction pourrait aussi accroître le nombre de travailleurs hautement qualifiés, d’où une possible baisse de leur salaire.  À mesure que la révolution technologique progresse, les individus ou les compagnies rattrapent les premiers innovateurs, les rentes dûes aux monopoles devraient s’éliminer.  On compte aussi que les salaires pratiqués en Chine et en Inde s’accroîtront et pourraient arrêter le rétrécissement de la classe moyenne des pays riches.  Mais, bien sûr, d’autres pays pourraient prendre la relève et continuer à mettre de la pression à la baisse sur les salaires.

Convergence éventuelle des revenus par habitant

La mondialisation facilite l’accès aux technologies et aux meilleures politiques par les pays pauvres.  Le capital et les biens d’équipements sont plus accessibles pour eux.  Depuis 2000, les pays émergents ont connu une croissance per capita d’environ 4,7 % tandis que les pays riches n’avaient qu’une croissance de 1 %.  Cette tendance devrait continuer ; la classe moyenne globale pourrait donc continuer à croître.  Déjà les revenus en Chine urbaine ont rattrapé ceux de pays comme la Roumanie, la Lettonie ou la Lituanie.  La convergence des revenus au niveau mondial est largement dûe aux pays asiatiques. D’ailleurs, on assiste à un transfert du pouvoir économique mondial vers l’Asie.

Conclusion

M. Milanovic ne prévoit pas d’amélioration pour les classes moyennes des pays riches.  Il n’y a pas de mobilité sociale et il faut plutôt compter sur l’origine familiale ou la chance pour améliorer sa situation.  Comme il est maintenant difficile de taxer du capital et des hauts salaires mobiles, il faut plutôt prendre des actions pour réduire les inégalités de marché.  Ceci peut se faire par des taxes sur l’héritage, une politique de taxation des compagnies encourageant la distribution de parts aux travailleurs, des taxes et des politiques encourageant les pauvres et la classe moyenne à détenir des actifs financiers.  Il faut aussi intervenir pour faciliter l’accès aux meilleures écoles et égaliser la qualité de l’éducation entre les écoles.

Il préconise aussi une autre approche envers les migrations.  Pour améliorer le sort des pays pauvres, il faut que ceux-ci connaissent de la croissance économique ou que leurs citoyens puissent émigrer où il leur est possible d’améliorer leur sort.  Les règles réglementant l’immigration internationale devraient être revues pour que les citoyens du Nord acceptent plus facilement les immigrants.  Par exemple, en créant une catégorie de citoyens ne bénéficiant pas immédiatement de tous les transferts et autres avantages des citoyens de longue date.  Puisque la croissance économique est essentielle à l’amélioration de la situation d’une grande partie de l’humanité, et qu’il faut respecter les capacités de notre environnement, ce sont les pays riches qui devraient réduire leur croissance économique.

M. Milanovic pense que les économistes continueront à avoir de l’intérêt pour l’analyse des inégalités.  Ils devront aussi développer de nouveaux outils pour étudier un monde de plus en plus intégré.

Lucie Marmen, 11 avril 2017

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Date de dernière mise à jour : 18/04/2017